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J’ai réalisé cette semaine une entrevue avec Karen, directrice de production chez Respecterre. Ce poste demande un très grand dévouement, de l’audace et de fortes convictions, et ce sont des valeurs qui représentent bien cette jeune femme. Engagée depuis des années dans le développement de l’entreprise, elle prône aussi au quotidien un mode de vie sain, par le sport, le yoga, la cuisine et son implication dans l’écovillage!

– Karen, quel est ton rôle actuel dans Respecterre? Quelles tâches accomplis-tu au quotidien?

Actuellement, j’ai 2 rôles principaux : la direction de la production et la gestion des contrats de confection de vêtements pour d’autres entreprises. Nous avons notre propre ligne de vêtements (la marque Respecterre), que nous cousons de A à Z et vendons aux boutiques et aux particuliers. Nous confectionnons aussi de nos vêtements que nous vendons à l’effigie de certaines corporations (Musée des Beaux-Arts, Radio-Canada, Spas dans plusieurs villes, etc.) Finalement, notre 3e catégorie de production est la sous-traitance que nous faisons pour d’autres entreprises de mode qui possèdent sensiblement les mêmes valeurs que nous (Oöm, Message Factory, Flip Design et Éco-Éco). Je m’occupe donc d’aller chercher les contrats de sous-traitance, et ensuite de gérer la confection de tous les vêtements que nous faisons. Cela implique entre autres la gestion du personnel de production et la synchronisation des échéances. Je n’ai pas le temps de m’ennuyer!

– Comment en es-tu arrivée à occuper tes fonctions actuelles?

En 2007, lorsque Respecterre est sortie de l’œuf, je m’occupais alors de la comptabilité et faisais aussi quelques salons promotionnels en cours d’année. Puis, en 2009, j’ai ajouté plusieurs cordes à mon arc : le service à la clientèle (au détail et en gros), l’achat des matières premières (les tissus en fibres naturelles), le suivi du logiciel de vente, ainsi que le renouvellement des certifications biologiques et équitables.

Au fil des années et des postes occupés, j’en suis venue à réaliser à quel point le poste de direction de la production était précieux et que peu de personnes de mon âge avaient l’ambition ou l’expérience nécessaire pour l’occuper. À l’adolescence, j’ai eu la chance d’apprendre à coudre avec ma mère, qui m’a toujours enseigné à travailler manuellement et qui valorise énormément ce qui est fait à la main (jardins, repas, couture, tricot, etc.) Puis, en terminant le secondaire, j’ai participé au programme école-entreprise de notre écovillage : j’ai entre autres effectué un stage avec HIGHTEX (notre entreprise de couture à l’époque), où j’ai appris à confectionner et produire efficacement sur 5 machines industrielles différentes.

Forte de ce bagage amassé dans différents postes et Respecterre ayant besoin d’une directrice de production, j’ai voulu relever ce défi. Voilà ce que j’accomplis depuis 2015 (la direction de la production) avec beaucoup de dévouement!

– Tu œuvres dans un secteur de travail particulièrement difficile et compétitif. Il faut avoir une grande force, de bonnes motivations et des valeurs profondes pour œuvrer dans ce secteur. Quelles sont les tiennes?

J’ai toujours trouvé qu’avoir un emploi en région (et particulièrement dans un endroit très reculé à la campagne!) était une chance unique. Ça demande de travailler très fort pour acquérir et garder cela, l’industrie de la mode étant concentrée en ville. D’avoir une entreprise dans ce milieu nous permet toutefois de bénéficier d’une panoplie d’avantages : se rendre au travail à pieds en peu de temps, de prendre du temps sur l’heure du dîner pour aller marcher ou courir dans la forêt avoisinante, de pouvoir compter, pour nos repas, sur des aliments biologiques de la ferme de notre écovillage, etc. Respecterre fait aussi partie des entreprises qui permet aux gens de l’écovillage et du village de Ham-Nord de gagner leur vie. Je suis très fière de ces résultats et ça me motive au quotidien à poursuivre dans cette veine!

– Qu’est-ce que tu aimes le plus de ton travail?

J’adore le côté très peu routinier, les défis constants qui me sont emmenés. J’apprends à combiner les aspects gestion humaine et gestion d’une chaîne de production de vêtements. Dans ce processus, j’ai aussi la chance de travailler en respectant mes valeurs au quotidien, par la production de vêtements écologiques, éthiques et faits local.

– Qu’est-ce que tu es la plus fière d’avoir développé comme qualité personnelle ou professionnelle en travaillant dans ce secteur?

D’avoir appris à tomber et à me relever… la résilience quoi! Oui on se trompe, oui on fait des erreurs; mais si on reste là-dessus, on n’avance pas. Il faut se relever, réessayer. J’aime bien cette citation qui dit que « les personnes les plus fortes ne sont pas toujours les personnes qui gagnent, mais celles qui n’abandonnent pas lorsqu’elles perdent ».

Il faut aussi apprendre à vivre au jour le jour tout en ayant une vision à long terme et avoir confiance en les efforts que nous faisons. La réussite est toujours le résultat de grands efforts. J’ai appris et j’apprends encore à faire confiance en mon intuition et en mon expérience. C’est ce qui me permet d’avancer personnellement.

– Tout n’est jamais rose et facile dans la vie, et œuvrer dans un secteur comme le tien apporte son lot de défis. Qu’est-ce qui représente pour toi la plus grande difficulté ou frustration?

Le secteur de la mode n’est pas le plus facile; celui de la mode écologique et responsable, encore moins. Notre plus grand défi reste toujours de trouver les bons clients qui recherchent ce genre de produits, qui comprennent ce que nous encourageons, qui ont les mêmes valeurs que nous. Une partie de nos vêtements, nous les vendons à des boutiques. Or, je dirais que ce marché est difficile, car au cours des années nous avons vu plusieurs détaillants fermer leurs portes. Notre clientèle en gros est donc constamment à reconstruire. Lorsqu’on découvre une nouvelle boutique, on en perd une; ça demande beaucoup d’énergie. Par contre, nos clients au détail (les particuliers à qui nous vendons en ligne) qui nous ont trouvés et aimés sont d’une fidélité incroyable! Ils comprennent ce que nous créons comme changement de mentalité : la mode devrait être faite locale, écologique et durable. L’industrie du vêtement est une des plus polluantes, si nous étions plusieurs à prendre un virage vert, le choix écologique augmenterait, car les fournisseurs travailleraient en ce sens : acheter c’est voter, on l’oublie trop souvent! Aussi, si les grandes marques de vêtements de ce monde faisaient le choix de ne pas exploiter les travailleurs des pays en développement et de privilégier un salaire équitable au lieu de constamment augmenter leurs profits, l’humain ne s’en porterait que mieux. C’est un aspect de l’industrie qui me titille, mais sur lequel je suis fière de pouvoir dire que nous sommes un modèle à Respecterre.

– Est-ce qu’il y a une particularité de ton travail que tu aimerais que les gens sachent?

J’ai la chance de travailler et de vivre dans un milieu multigénérationnel; j’adore cet aspect de mon travail! À 35 ans, j’apprends encore beaucoup de méthodes de travail par des couturières plus expérimentées que moi. J’apprends aussi de leurs expériences de vie, de leur sagesse acquise, de leur exemple de transmission des connaissances. Je me sens très choyée d’avoir accès à un tel vécu. Je crois que le métier de couturière est très mal valorisé. La majorité des gens ne réalisent pas tout le travail qu’il y a derrière un vêtement. De mon œil de responsable de la production, je vois surtout la partie confection et je sais combien les couturières de Respecterre doivent avoir de l’expérience. Aujourd’hui, de plus en plus, c’est à mon tour de partager mon expérience avec des plus jeunes que moi. À Respecterre, nous formons des couturières, pas des opératrices de machine à coudre : en ce sens, il y a toute une transmission des connaissances qui prend du temps et vient avec ce choix et cette nouvelle vision du métier. Une petite entreprise locale, écologique demande à tous d’être versatiles dans leur travail, souple et toujours prêt à apprendre. C’est un critère qui, au final, rend le travail peu monotone, valorisant et stimulant!

– Respecterre prône beaucoup des valeurs d’écologie, d’éthique et de proximité. Peux-tu me donner des exemples concrets de choses que vous faîtes en ce sens.

Comme je l’ai mentionné auparavant, les relations humaines sont au cœur de notre succès et nous y accordons une grande place. Nous supportons l’embauche dans notre région. Nous offrons aussi des conditions de travail agréables : un horaire souple et flexible, valorisation de ce que chaque employé apporte comme travail et énergie, accommodement dans diverses situations, etc.

L’aspect éthique et local du travail, nous le valorisons auprès de nos employés, mais aussi auprès des gens avec qui nous faisons affaire. Nous cousons quelques fois pour d’autres marques écologiques québécoises… des marques qui au départ nous voyaient comme des compétiteurs. Par notre travail honnête et respectueux, Respecterre a su gagner leur confiance et réussir à leur faire comprendre que nous étions plus forts ensemble que séparés. Ensemble, nous offrons un choix différent, une mode responsable, écologique et locale, et nous devons en être fiers!

– Quels sont tes rêves futurs pour Respecterre, mais aussi pour ton secteur?

Je souhaite ardemment que Respecterre continue d’être un pionnier d’une mode écologique et responsable. Que notre entreprise agrandisse aussi son champ d’action, en éveillant les consciences à une mode alternative et différente. Que l’habillement tel qu’on le présente ne soit pas qu’une mode, mais un mode de vie. Enfin, je souhaite que Respecterre continue à créer des emplois, tant dans son écovillage que dans son village.

– Quel est ton vêtement Respecterre préféré ou ta fibre préférée? Pourquoi?

Ma fibre préférée est le chanvre. Même si au premier touché elle semble plus rude que le bambou par exemple, elle s’adoucit dès les premiers lavages; elle est aussi la plus écologique, elle respire très bien, elle est thermorégulatrice, elle est naturelle et elle pousse au Canada. Ne reste plus qu’à trouver des fournisseurs canadiens prêts à transformer la fibre en tissu pour Respecterre (car actuellement, toute l’expertise dans ce domaine est chinoise)!

– Le travail c’est bien beau, mais ce n’est pas tout. As-tu une passion ou des intérêts particuliers qui te motivent dans ta vie personnelle?

Plusieurs activités ou thématiques me nourrissent au quotidien. La première est de faire du sport, quel qu’il soit, tant que ce moment est dans la nature et me ressource! J’aime aussi beaucoup tout ce qui concerne la santé, l’alimentation, le yoga, la méditation, la spiritualité. Garder un bon équilibre de vie, sortir de ma zone de confort, ne jamais cesser d’apprendre et continuer de grandir : voilà le secret de mon bonheur. C’est aussi ce qui me donne la force et l’énergie d’apporter mon support à l’écovillage dans lequel j’ai grandi et je vis; ce mode de vie est pour moi une incroyable richesse, c’est pourquoi j’y apporte ma contribution pour qu’il continue à s’épanouir.

– Nomme-moi un mot ou une phrase qui te représente bien.

En fait, c’est une phrase qui m’inspire beaucoup qui me vient en tête actuellement : « Danse comme si personne ne te regardait, chante comme si personne ne t’écoutait, aime comme si personne ne t’avait jamais blessé, travaille comme si tu n’avais pas besoin d’argent, vis comme si le ciel était sur terre. »

«J’aimerais ajouter qu’une entreprise comme Respecterre est bien sûr le résultat de ses travailleurs, mais sa réussite elle la doit aussi à bien des gens qui on investit temps et énergies bénévolement, à son écovillage qui l’a supporté financièrement, à ses clients qui croit en des alternatives de modes écologiques et qui deviennent des clients fidèles, à tous ceux qui font la promotion de cette ligne de vêtements à leurs amis. Merci à tous pour cette aide, merci d’avoir cru en Respecterre et d’y croire encore.» – Karen

À propos de l’auteur Charles Marceau-Cotton : Avec juste un peu plus d’un an de vie à la Cité Écologique, je suis le nouveau de la place! Mettre les pieds dans une telle communauté et, surtout, décider de s’y établir possède son lot de beaux moments, mais aussi de défis de toutes sortes. Je vous propose donc, à travers ces textes, mes vues sur différents aspects de la vie en communauté et d’observations personnelles sur le fossé qui existe parfois entre la société «mainstream» et l’écovillage.

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